Sommes-nous notés objectivement ?

Par droitsdeslyceens | Le 31/08/2015 | Billets d'humeur

Vous avez passé votre bac en juin, et vous avez eu une mauvaise note ? Ce n'est peut-être pas dû à votre manque de travail ! Vous avez eu une bonne note ? Ce n'est peut-être pas dû à votre génie !

School
Parfois, la notation rend perplexe...  CC CollegeDegrees360 on Flickr

 

La notation fait partie intégrante du système éducatif français : de l’école primaire jusqu’à la fin des études supérieures, les productions des élèves sont fréquemment et régulièrement notées. Pour l’élève, la note fait office de jugement intellectuel, pour le professeur elle peut être utilisée plus ou moins indirectement comme un instrument de pouvoir sur les élèves traduisant une gratification ou une sanction. Son rôle est donc d’une ampleur non négligeable. Pourtant, depuis le début du XXe siècle, de nombreuses études démontrent que la note mais aussi l’appréciation varient grandement d’un professeur à l’autre, et ce qu’il s’agisse d’une évaluation normal dans l’année ou d’un examen comme le brevet ou le bac.

 

Origines des différences de notation

 

Les différences de notation au cours de l’année dépendent de plusieurs facteurs, mis en évidence par différents chercheurs :

  • Selon l’établissement fréquenté : les établissements accueillant des élèves de classe populaire et de faible niveau scolaire ont tendance à mieux noter que ceux scolarisant un public plus favorisé et de niveau scolaire élevé1.
  • Selon les notes antérieures et la classe sociale de l’élève : comme l’explique le sociologue Pierre Merle dans Le Figaro2 « tout commence en début d’année, lorsque le professeur demande à l’élève de remplir une fiche sur son niveau scolaire estimé, ses notes antérieures ou la profession de ses parents. Les élèves supposés brillants au départ le restent ainsi toute l’année même après un examen blanc où leurs copies anonymes ont obtenu des notes qui n’avaient rien d’exceptionnel. La question sur les parents permet aussi de repérer les enfants d’enseignants et collègues qu’il ne faudrait pas noter avec trop de désinvolture. » Ainsi, un enfant de cadre sera noté plus largement qu’un enfant d’ouvrier et un enfant non redoublant sera noté plus gentiment qu’un autre ayant redoublé3.
  • Selon le sexe et l’apparence physique de l’élève : les filles sont notées avec plus de tolérance que les garçons car elles bénéficient d’une image plus sérieuse et studieuse4. Plus étonnant, les élèves qui viennent en classe habillés sobrement (couleur noir par exemple) seraient aussi notés plus largement5.  Les recherches ont aussi montré qu’il existe un effet positif de l’attractivité du visage.
  • Selon la place de la copie dans le tas : les copies placées dans le premier tiers d’un paquet sont notées avec plus d’indulgence que les autres. Si le correcteur vient de lire une excellente copie, il aura tendance à être plus sévère avec la suivante6, 7. Il y a également l'effet dit de la cloche de Gauss. Un enseignant tend toujours, de façon mécanique, à ajuster la répartition des notes au sein d'un groupe de copie, quel que soit leur niveau pour les répartir en forme de "cloche" : très peu de notes extrêmes, beaucoup de notes moyennes.
  • Selon l’état physique et mental du correcteur : la fatigue et l’humeur du correcteur au moment de la correction peuvent également influer sur la note.

Les uns ou les autres gagnent ou perdent un, deux ou trois points selon ces différents paramètres. Ces relations imparfaites tiennent au fait que la notation est toujours contextualisée : elle est attribuée à un instant T, par un enseignant, dans une classe, dans un établissement et à un élève particulier.

 

Le constat : des écarts de notation importants suivant le correcteur

 

Les copies d’examen, corrigées de manière anonymes, échappent à certaines de ces différenciations. Pourtant, les injustices y sont encore plus grandes : voici les notes obtenues par une même copie de SES corrigée par 34 correcteurs9. L’écart de 10 point entre la pire et la meilleure note est stupéfiant :

 


Différences de notation de la même copie par différents correcteurs

 

Autres constats de Bruno Suchaut : un professeur ne reste pas fidèle à sa notation. Le professeur qui notera le plus sévèrement une copie ne sera pas celui qui notera la plus sévèrement la suivante. Les appréciations peuvent également être totalement opposées : comme on peut le voir ici, deux professeurs peuvent, pour la même copie, faire des compliments ou des reproches en totale contradiction l’un par rapport à l’autre :

Différence d'appréciation d'une même copie entre des correcteurs
Différences d'appréciation d'une même copie entre deux correcteurs

 

D’autres travaux ont démontré les mêmes injustices sur des sujets de philosophie et de français. Une étude qui remonte à 1962 et concluait que, pour obtenir une note « juste » aux épreuves du bac, il faudrait faire la moyenne de celles données par 13 correcteurs en maths, 78 en français et 127 en philo...

Alors quelles sont les causes de ces différences, si la copie est corrigée de manière anonyme ?

La place de la copie dans le tas et l’humeur du correcteur ne peuvent suffire à expliquer ce gouffre de 10 points entre la pire et la meilleure note. On peut cependant émettre les hypothèses suivantes :

  • L’absence de repère du correcteur, livré à lui-même : le barème imprécis, basé grandement sur l’interprétation du correcteur, favorise les injustices. Si l’écart de notes est encore plus grand aux examens qu’au cours du contrôle continu, c’est aussi peut-être parce que le professeur ne dispose plus de repère sur l’élève (classe sociale, notes antérieures). Comme l’explique un professeur de français toujours dans Le Figaro :  « anonymement, c’est facile de mettre 3 ou 4 mais quand on connaît l’élève, qu’on sait qu’il n’est pas con, ce n’est pas si simple… » 
  • La liberté presque totale : les commissions d’harmonisations, même si elles réduisent un peu les écarts de notes, ne permettent cependant pas l’équité : en effet, selon mon professeur d’histoire, beaucoup d’examinateurs n’y vont pas car ils ne veulent pas prendre sur leur temps personnel et/ou la jugent inutile. De plus, seule quelques copies sont examinées par la commission, et lorsqu’on sait que le professeur qui notera le plus sévèrement une copie ne sera pas celui qui notera le plus sévèrement la suivante, on comprend que cela ne sert pas à grand' chose.    

 

Les conséquences des aléas de la notation sur les élèves ne sont pas négligeables :

 

  • Au niveau psychologique : la réussite scolaire conditionne grandement la vie professionnelle et sociale. De ce fait la validation des acquis prend une importance énorme et parfois exessive dans la vie de l'élève ou de l'étudiant. Les examens sont donc source d’angoisse et de stress non négligeables.
  • Au niveau social : tout au long du cursus scolaire, la notation va témoigner de la réussite ou de l’échec de l’élève. Or, on connaît les conséquences de l'échec sur les comportements des élèves : la réussite a tendance à engendrer la réussite et l'échec à engendrer l'échec.

 

Quelles solutions ?

 

Si vous avez été mal noté par votre professeur, vous pouvez toujours tenter de vous faire expliquer la note pour tenter de comprendre sa façon de faire et s'adapter à lui. Lors d’un examen, il est impossible de contester sa note, le jury étant souverain. Même en cas d’erreur grossière – oubli d’un point par exemple – il vous sera impossible d’obtenir gain de cause.

En tant que lycéens, nous nous devons de réclamer le droit d’être notés équitablement, mais pour cela comment faire ? Peut-on vraiment noter d’une manière juste ? Faut-il en finir avec le brevet ou le bac, trop arbitraire, ou au contraire le renforcer, pour éviter les discriminations entre élèves ? La double correction est-elle la bonne solution, ou serait-ce de l’argent public gâché ?

 

Et d’une manière générale les notes sont-elles vraiment nécessaires à l’éducation intellectuelle ?

 

Loïc Le Morvan
Vice-Président

 

 


Notes : 

  1. Duru-Bellat, Minga, 1993 Pour une approche analytique du fonctionnement du système éducatif, PUF, 1993.

  2. Pech, "Enquête sur les notes au bac", LeFigaro.fr Étudiant, 12-6-2013, accessible en ligne ici.

  3. Bonniol, Caverni, Noizet, "Le statut scolaire des élèves comme déterminant de l’évaluation des devoirs qu’ils produisent", Cahiers de psychologie, 1972, n° 15, pp. 83-92.

  4. Spear, 1989, "Sex bias in science teachers’ ratings of work and pupil characteristic", European Journal of Science Education, 1989, vol. 6,  n°4, pp. 369-377.

  5. Nilson, Niasn, Le charme a ses raisons, Tchou, 1977. 

  6. Bonniol, "Les divergences de notation tenant aux effets d’ordre de la correction", Cahiers de psychologie, 1965, n° 8, pp. 181-188.

  7.  Bonniol, Piolat, "Comparaison des effets d’ancrage obtenus dans une tâche d’évaluation. Expérience de multi-correction en mathématique et en anglais", Actes du XVIIe Congrès international de psychologie appliquée, 1971, pp. 1179-1189.

  8. Hartog, Rhodes, An examination of examinations (International Institute Examinations Inquiry), Macmillan, 1935.

  9. Suchaut, "La loterie des notes au bac – Un réexamen de l’arbitraire de la notation des élèves" (Irédu-CNRS et Université de Bourgogne), Les Documents de Travail de l’IREDU, 2008. 

 

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